Arbres. Poèmes.
Joachim du Bellay
Les arbres… sans qui la terre serait nue…
Qui a vu quelque fois un grand chêne asséché,
Qui pour son ornement quelque trophée porte, Lever encore au ciel sa vieille tête morte,
Dont le pied fermement n’est en terre fiché,
Mais qui dessus le champ plus qu’à demi penché
Montre ses bras tout nus, et sa racine torte, Et sans feuille ombrageux, de son poids se supporte
Sur un tronc nouailleux en cent lieux ébranché.
Pierre de Ronsard
Odes IV, 22
Bel aupébin, fleurissant,
Verdissant
Le long de ce beau rivage,Tu es vêtu jusqu’au bas
Des longs bras
D’une lambruche sauvage.
Deux camps de rouges fourm
Se sont mi En garnison sous ta souche.
Dans les pertuis de ton tronc
Tout du long
Les avettes ont leur couche.
Le chantre rossignolet
Nouvelet, Courtisant sa bien-aimée
Pour ses amours allégerVient loger
Tous les ans en ta ramée.
Sur ta cime, il fait son nid
Tout uniDe mousse et de fine soie,
Où ses petits écloront,
Qui seront
De mes mains la douce proie.
Or vis gentil aubépin,
Vis sans fin,
Vis sans que jamais tonnerre,
Ou la cognée, ou les vents,
Ou les temps
Te puissent ruer par terre.
Guillaume Appolinaire.
Les sapins
Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent
Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
A briller plus que des planètes
A briller doucement chan
En étoiles et enneigés
Aux Noëls bienheureuse
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses
Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Aux vents des soirs d’automne
Ou bien graves magiciens
Incantent le ciel quand il tonne
Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l’hiver les sapins
Et balancent leurs ailes
L’été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles
Sapins médecins divagants
Ils vont offrant leurs bons onguents
Quand la montagne accouche
De temps en temps sous l’ouragan
Un vieux sapin geint et se couche.
Victor Hugo
Aux arbres.
Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
Au gré des envieux, la foule loue et blâme
Vous me connaissez, vous! – Vous m’avez vu souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
La contemplation m’emplit le coeur d’amour.
Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du même regard poursuivre en même temps,
Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,
L’étude d’un atome et l’étude du monde. Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu!
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
Nids ddont le vent au loin sème les plumes blanches,
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
Et je suis plein d’oubli comme vous de silence!
La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
Toujours – je vous atteste, ô bois aimés du ciel! -
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère
Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime!
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt, Forêts! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
C’est sous votre branchage auguste et solitaire,Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,Et que je veux dormir quand je m’endormirai.
Robert Sabatier
Chant triomphal de l’arbre
Arbre couleur d’oiseau, je n’ai plus peur des plaines
Je pourrai m’envoler par delà le ciel noir
Mon printeps, ton printemps dansent à perdre haleine
L’enfant, le liseron grimperont jusqu’au soir
Grimperont jusqu’à Dieu plus haut que la montagne
Arbre couleur d’oiseau je resterai quand même
Porteur de chevelure, arbre parmi les arbres.
Arbre couleur de l’eau, je coule d’un poème
Dans tous les corps d’ici, dans les coeurs et les ailes.
Hommes, je vous habite un instant, puis je pars
Je reviens à mon cri.
La fleur souffle un abeille
Pour lui donner le vol, le vria suc du voyage
Mes chants et mes parfums jaillissent de mes branches
Et pour toucher le ciel, j’agite mon feuillage
Comme un grand pavillon habité de mésanges…
Châteaubriand.
La Forêt.
Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré, J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude,
Prestige de mon coeur! je crois voir s’exhaler
Des arbres, des gazons, une douce tristesse:
Cette onde que j’entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m’appeler.
Oh! Que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains! Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l’herbe printanière,
Qu’ignoré je sommeille à l’ombre des ormeaux!
Tout parle, tout me plaît sous ces vo¸utes tranquilles:
Ces genettes, ornements d’un sauvage réduit,
Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.
Forêts dans vos abris gardez mes voeux offerts,
A quel amant jamais serez-vous aussi chères?
D’autres vous rediront des amours étrangères;
Moi, de vos charmes seuls j’entretiens vos déserts.